REDA, Jacques



L’instant


J'aimerai cet instant pour lui-même, dans sa froideur

Soudaine après un long détour et la déclivité

De la rue affleurant au loin l'eau très basse du ciel,

Après l'arbre effleurant derrière les maisons le cercle

Invisible où j'ai cru poser la main, dans cet instant.


La bicyclette


On voit un torrent de soleil qui roule entre des branches

Et se pulvérise à travers les feuilles d'un jardin,

Avec des éclats palpitants au milieu du pavage

Et des gouttes d'or — en suspens aux rayons d'un vélo.

C'est un grand vélo noir, de proportions parfaites,

Qui touche à peine au mur. Il a la grâce d'une bête

En éveil dans sa fixité calme : c'est un oiseau.

La rue est vide. Le jardin continue en silence

De déverser à flots ce feu vert et doré qui danse

Pieds nus, à petits pas légers sur le froid du carreau.

Parfois un chien aboie ainsi qu'aux abords d'un village.

On pense à des murs écroulés, à des bois, des étangs.

La bicyclette vibre alors, on dirait qu'elle entend.

Et voudrait-on s'en emparer, puisque rien ne l'entrave,

On devine qu'avant d'avoir effleuré le guidon

Éblouissant, on la verrait s'enlever d'un seul bond

À travers le vitrage à demi noyé qui chancelle,

Et lancer dans le feu du soir les grappes d'étincelles

Qui font à présent de ses roues deux astres en fusion.



Hauteurs de Belleville


Ayant suivi ce long retroussement d’averses,

Espérions-nous quelque chose comme un sommet

Au détour des rues qui montaient

En lentes spirales de vent, de paroles et de pluies ?

Déjà les pauvres maisons semblaient détachées de la vie ;

Elles flottaient contre le ciel, tenant encore à la colline

Par des couloirs, ces impasses obliques, ces jardinets

Où nous allions la tête un peu courbée, sous les nuages

En troupeaux de gros animaux très doux qui descendaient

Mollement se rouler dans l’herbe au pied des palissades

Et chercher en soufflant la tiédeur de nos genoux.

Nos doigts, nos bouches s’approchaient sans réduire l’espace

Entre nous déployé comme l’aire d’un vieux naufrage

Après l’inventaire du vent qui s’était radouci,

Touchait encore des volets, des mousses, des rouages

Et des copeaux de ciel au fond des ateliers rompus ;

Frôlait dans l’escalier où s’était embusquée la nuit

’ourlet déchiré d’une robe, un cœur sans cicatrice.