DA COSTA, Mélissa



Les femmes du bout du monde

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Je fais une année sabbatique ici », a confié le conducteur tout à l’heure en anglais, tandis qu’il la prenait en stop. Il a la vingtaine, sent la transpiration mais ne semble pas s’en soucier le moins du monde. Il arbore un sourire insouciant et donc insupportable. À l’arrière du véhicule, les casseroles cognent contre les spatules, les portes de placards claquent dans le vide, les caisses de vêtements se promènent. Sa ne semble pas perturber le conducteur qui continue de fredonner en anglais avec son accent reconnaissable. Un Allemand. « French ? » a-t-il demandé. Elle a a secoué la tête. « I’m from Saint-Kitts-et-Nevis. Small Island. » Il a levé un sourcil, étonné. Il ne connaît pas. Il n’ose pas l’avouer. Tant mieux. C’était bien le but. Ne pas entamer de conservation sur la France, Paris, Moulin Rouge, les baguettes, le champagne, la Côte d’Azur… Ne pas entamer de conversation, tout court. Il continue de sourire et elle de fixer la route. Le véhicule s’engage sur un chemin de terre qui fait tressauter le plancher, couiner la carlingue – Nid-de-poule sur nid-de-poule. Un cul-de-sac comme l’indique le GPS. Au bout il n’y a rien. Ou si. La mer. Un terrain fouetté par le vent, niché au creux d’une baie. Quelques emplacements à peine délimités par une végétation sauvage. Un préfabriqué pour les quelques employés. Une pancarte teindiquant “mutunga o te ao”. Un terme maori qui signifie « bout du monde.

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Tout le bleu du ciel

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Émile secoue la tête en se renversant sur son siège de bureau. Il n’est plus l’heure d’être sentimental et de ressasser le passé. Il faut se concentrer sur le voyage maintenant. Ce voyage, il en a eu l’idée dès qu’on lui a annoncé le verdict. Il a pris une heure ou deux pour s’effondrer, puis l’idée de voyage a germé dans son esprit. Il n’en a pas parlé. À personne. Il sait qu’on l’en empêcherait. Ses parents et sa sœur se sont empressés de l’inscrire à l’essai clinique. Le médecin a bien précisé pourtant : il ne s’agit pas de le guérir ou de le soigner, simplement d’en apprendre un peu plus sur sa maladie orpheline. Aucun intérêt pour lui. Passer ses dernières années dans une chambre d’hôpital à faire l’objet d’études médicales. Pourtant, ses parents et sa sœur ont insisté. Il sait pourquoi. Ils refusent d’accepter sa mort. Ils s’accrochent à l’espoir infime que l’essai clinique et ses observations permettent de freiner la maladie. La freiner pour quoi ? Rallonger sa vie ? Rallonger sa sénilité ? C’est déjà tout vu : il partira. Il réglera tous les détails dans le plus total des secrets, sans leur en toucher un mot, et il partira. Il a déjà trouvé le camping-car. Il a envoyé l’argent. Il récupérera le véhicule en fin de semaine. Il le stationnera sur un parking en ville, en attendant que tout soit réglé, pour ne pas éveiller les soupçons de ses parents et de sa sœur. Pour Renaud, il hésite encore. Lui en parler ? Lui demander son avis ? Il ne sait pas. Si Renaud avait été célibataire, sans enfant, tout aurait été différent. Ils seraient partis tous les deux. Ça ne fait aucun doute. Mais voilà, les choses ont changé. Renaud a sa vie, ses responsabilités. Et Émile il n’a pas envie de l’embarquer dans ses dernières errances. Pourtant, ils en ont rêvé d’aventures tous les deux. Ils se disaient : « Quand on aura fini les études, on partira avec nos tentes et nos sacs à dos dans les Alpes. » Puis Émile a rencontré Laura. Et Renaud a rencontré Laëtitia. Ils ont laissé tomber leurs envies d’évasion

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Puisqu’on ne peut pas changer la direction du vent, il faut apprendre à orienter les voiles. C'est une phrase de James Dean. Elle aime se la rappeler quand elle a besoin de croire en elle, quand les choses lui paraissent difficiles.

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Les lendemains

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Je laisse retomber le papier sur la table. Je ne sais pas ce que je suis censée ressentir. Rire. Pleurer. Etre en colère. Contre qui ? Mika ? Issam ? Les jeunes garçons qui ont fait exploser leurs pétards ? Le conducteur du camion en face qui n'a pas réagi à temps ? Benjamin qui n'a pas su redresser sa moto ? La fête de la Musique qui l'a obligé à prendre sa moto ? Ou moi ? Moi qui ai refusé de laisser descendre mon bébé, qui ai bloqué mes muscles, lutté contre mes contractions ? moi qui ai refusé d'accoucher en l'absence de Benjamin ? Moi qui ai tué Manon ?

En vouloir à qui ? A la vie ?

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Aujourd'hui j'ai trente ans. Il y a peu de temps, si peu de temps, j'en avais encore vingt-neuf. Je partageais ma vie avec Benjamin depuis quatre ans. Nous projetions de quitter le petit T2 de la région lyonnaise, et de nous installer dans une maison à la campagne. Mais surtout j'entamais mon huitième mois de grossesse. Je me préparais à devenir maman. Elle aurait dû s'appeler Manon.

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