QUENEAU, Raymond
Ballade en Proverbes du Vieux Temps
Il faut de tout pour faire un monde
Il faut des vieillards tremblotants
Il faut des milliards de secondes
Il faut chaque chose en son temps
En mars il y a le printemps
II est un mois où l'on moissonne
Il est un jour où bout de l'an
L'hiver arrive après l'automne
La pierre qui roule est sans mousse
Béliers tondus gèlent au vent
Entre les pavés l'herbe pousse
Que voilà de désagréments
Chaque arbre vêt son linceul blanc
Le soleil se traîne tout jaune
C'est la neige après le beau temps
L'hiver arrive après l'automne
Quand on est vieux on n'est plus jeune
On finit par perdre ses dents
Après avoir mangé on jeûne
Personne n'est jamais content
On regrette ses jouets d'enfant
On râle après le téléphone
On pleure comme un caïman
L'hiver arrive après l'automne
Envoi
Prince ! tout ça c'est le chiendent
C'est encor pis si tu raisonnes
La mort t'a toujours au tournant
L'hiver arrive après l'automne
L'échelle des mois
Quand sombre l'orage
dans un ciel de Mai
quand fuit le vitrage
sous un ciel de juin
quand éclate l'âge
d'un ciel de juillet
quand hurle l'orage
qui bouscule l'août
quand valse la nage
d'un mois de septembre
quand pleut l'écrémage
des fumées d'octobre
quand fondent les nuages
de Toussaint de novembre
quand coule la rage
de neige de décembre
quand bavent les sages
au fil de janvier
quand vient l'avantage
du court février
quand court le sauvage
du bien sûr dit mars
quand vient l'élevage
du poisson d'avril
quand sombre l'orage
dans un ciel de mai
l'année recommage
et l'infinité
Adieu
Adieu ce grand point ces horizontales
Ses arches ses murs et ses escaliers
Ses fers peints en rouge et se balustrades
Adieu ce grand pont qui baigne ses pieds
Adieu la maison et ses verticales
Sa toiture mauve et ses volets gris
Sa radio béante et dominicale
Adieu la maison d'où je viens d'où je suis parti
Adieu cette ville sa vie oblique
Ses pavés bien nus son asphalte noir
Ses squelettes gras et ses os méphitiques
Adieu cette ville où meurt ma mémoire
Les Ziaux
les eaux bruns, les eaux noirs, les eaux de merveille les eaux de mer, d'océan, les eaux d'étincelles nuitent le jour, jurent la nuit chants de dimanche à samedi
les yeux vertes, les yeux bleues, les yeux de succelle les yeux de passante au cours de la vie les yeux noires, yeux d'estanchelle silencent les mots, ouatent le bruit
eau de ces yeux penché sur tout miroir
gouttes secrets au bord des veilles
tout miroir, toute veille en ces ziaux bleues ou vertes
les ziaux bruns, les ziaux noirs, les ziaux de merveille
L’écolier
J’écrirai le jeudi j’écrirai le dimanche
quand je n’irai pas à l’école
j’écrirai des nouvelles j’écrirai des romans
et même des paraboles
je parlerai de mon village je parlerai de mes parents
de mes aïeux de mes aïeules
je décrirai les prés je décrirai les champs
les broutilles et les bestioles
puis je voyagerai j’irai jusqu’en Iran
au Tibet ou bien au Népal
et ce qui est beaucoup plus intéressant
du côté de Sirius ou d’Algol
où tout me paraîtra tellement étonnant
que revenu dans mon école
je mettrai l’orthographe mélancoliquement
Pour un art poétique
Prenez un mot prenez en deux
Faites les cuir’ comme des oeufs
Prenez un petit bout de sens
Puis un grand morceau d’innocence
Faites chauffer à petit feu
Au petit feu de la technique
Versez la sauce énigmatique
Saupoudrez de quelques étoiles
Poivrez et mettez les voiles
Où voulez-vous donc en venir ?
Si tu t'imagines
Si tu t'imagines
si tu t'imagines
fillette fillette
si tu t'imagines
xa va xa va xa
va durer toujours
la saison des za
la saison des za
saison des amours
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures
Si tu crois petite
si tu crois ha ha
qu'on teint de rose
ta taille de guêpes
tes mignons biceps
tes ongles d'émail
ta cuisse de nymphe
et ton pied léger
si tu crois petite
xa va xa va xa
va durer toujours
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures
les beaux jours s'en vont
les beaux jours de fête
soleils et planètes
tournent tous en rond
mais toi ma petite
tu marches tout droit
vers que tu vois pas
très sournois s'approchent
la ride véloce
la pesante graisse
le menton triplé
le muscle avachi
allons cueille cueille
les roses les roses
roses de la vie
et que leurs pétales
soient la mer étale
de tous les bonheurs
allons cueille cueille
si tu le fais pas
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures
Cent Mille Milliards de Poèmes
Une série de 10 sonnets dont les rimes sont, à chaque vers, les mêmes (voir les N°2 et N°5), avec une structure grammaticale similaire. On peut écrire un nouveau poème en intervertissant un même vers de chacun des poèmes (voir le N° 23 456 789 012 345) avec des vers issus des N°2 et N°5), ce qui donne potentiellement - un sonnet ayant 14 vers - cent mille milliard de poèmes différents (x = 10
14).
N°2
Lorsque tout est fini, lorsque l'on agonise
lorsque le marbrier astique nos tombeaux
des êtres indécis vous parlent sans franchise
et tout vient signifier la fin des haricots
On vous fait devenir une orde marchandise
on prépare la route aux pensers sépulcraux
de la mort on vous greffe une orde bâtardise
la mite a grignoté tissus os et rideaux
Le brave a beau crier ah crénon saperlotte
le lâche peut arguer de sa mine pâlotte
les croque-morts sont là pour se mettre au turbin
Cela considérant ô lecteur tu suffoques
comptant tes abattis lecteur tu te disloques
toute chose pourtant doit avoir une fin
N°5
C'était à cinq o'clock que sortait la marquise
pour consommer un thé puis des petits gâteaux
le chauffeur indigène attendait dans la brise
elle soufflait bien fort par-dessus les coteaux
On écoutait bien surpris par cette plaine grise
quand se carbonisait la fureur des châteaux
un audacieux baron empoche toute accise
lorsque vient le pompier avec ces grandes eaux
Du Gange au Malabar le lord anglais zozote
comme à Chandernagor le manant sent la crotte
le colonel s'éponge un blason dans la main
Ne fallait pas si loin agiter les breloques
les Indes ont assez sans ça de pendeloques
l'écu de vair ou d'or ne dure qu'un matin
N° 23 456 789 012 345
,
Exemple d’une combinaison
Le cheval Parthénon s'énerve sur sa frise
Pour du fin fond du nez exciter les arceaux
Le chauffeur indigène attendait dans la brise
Des narcisses on cueille ou bien on est des veaux
Il déplore il déplore une telle mainmise
Qui clochard devenant jetait ses oripeaux
Le vulgaire s'entête à vouloir des vers beaux
L'enfant pur aux yeux bleus aime les berlingots
Le brave a beau crier ah crénon saperlotte
Aventures on eut qui s'y pique s'y frotte
Lorsque Socrate mort passait pour un lutin
Enfin on vend le tout homards et salicoques
Les Indes ont assez sans ça de pendeloques
Le Beaune et le Chianti sont-ils le même vin ?