CHASSIGNET, Jean-Baptiste


Comme la rouille au fer


Comme la rouille au fer la pourriture au bois

S'engendre et se nourrit à toute chose née;

Règne, Empire, Cité, la cause est ordonnée

De trépasser un jour, et finir quelque-fois.


Ce que de grand, de beau, et de riche tu vois,

Endure de tout temps sa fin déterminée

Et courra en tout temps à sa mort destinée,

Poussant au même but les Princes et les Rois.


Comme de tout côté les profondes rivières

Vont coulant et roulant dans les eaus marinières,

Ainsi par le canal de tant de changement


Coulent au dernier point les choses de ce monde ;

Mais ce terme dernier est la mort vagabonde

Qui par divers moyens nous jette au monument.



Qu'est-ce de notre vie? une bouteille molle


Qu'est-ce de notre vie? une bouteille molle

Qui s'enfle dessus l'eau quand le ciel fait pleuvoir

Et se perd aussitôt comme elle se fait voir,

S'entre-brisant à l'heurt d'une moindre bricole.


Qu'est-ce de notre vie? un mensonge frivole

Qui sous ombre du vrai nous vient à decevoir,

Un songe qui n'a plus ni force ni pouvoir

Lors que l'oeil au réveil sa paupière décollle.


Qu'est-ce de notre vie? un tourbillon roüant

De fumière à flot gris parmi l'air se jouant

Qui passe plus soudain que la foudre meurtière.


Puis vous négligerez dorénavant le bien

Durable et permanent pour un point qui n'est rien

Qu'une confle, un mensonge, un songe, une fumière.


Toute chose aisément


Toute chose aisément retourne à sa nature,

Ainsi la grêle en bas tombe d’un vite saut,

Ainsi le feu léger gagne toujours le haut,

Et l’air pour saillir hors sous la terre murmure,


Ainsi l’esprit froissant la mortelle clôture

Du corps appesantis, prompt, léger, vif, et chaud

Aspirant vers le ciel, fait que le corps défaut

Comme lourd, et grossier, dedans la sépulture ;


L’homme de terre né, en terre cheminant

Terrestre vit de terre, et vers terre inclinant

Retournant à la terre, en la terre se change ;


Attendant en tel point que l’esprit éternel

Devant un jour rentrer au monument charnel

Sa terre purifie, et le fasse un bel Ange.


Nous n’entrons point d’un pas plus avant en la vie

Nous n’entrons point d’un pas plus avant en la vie

Que nous n’entrons d’un pas plus avant en la mort,

Notre vivre n’est rien qu’une eternelle mort,

Et plus croissent nos jours, plus décroît notre vie :


Quiconque aura vécu la moitié de sa vie,

Aura pareillement la moitié de sa mort,

Comme non usitée on déteste la mort

Et la mort est commune autant comme la vie :


Le temps passé est mort, et le futur n’est pas,

Le présent vit, et chet de la vie au trespas

Et le futur aura une fin tout semblable.


Le temps passé n’est plus, l’autre encore n’est pas,

Et le présent languit entre vie et trépas,

Bref la mort et la vie en tout temps est semblable.


J’ai voulu voyager, à la fin le voyage


J’ai voulu voyager, à la fin le voyage

M’a fait en ma maison mal content retirer.

En mon étude seul j’ai voulu demeurer,

Enfin la solitude a causé mon dommage.


J’ai voulu naviguer, en fin le navigage

Entre vie et trépas m’a fait désesperer.

J’ai voulu pour plaisir la terre labourer,

En fin j’ai méprisé l’état du labourage.


J’ai voulu pratiquer la science et les arts,

En fin je n’ai rien su ; j’ai couru le hasard

Des combats carnassiers, la guerre or m’offense :


Ô imbécillité de l’esprit curieux

Qui mécontent de tout de tout est désireux,

Et douteux n’a de rien parfaite connaissance.



Assieds-toi sur le bord d’une ondante rivière


Assieds-toi sur le bord d'une ondante rivière,

Tu la verras fluer d'un perpétuel cours,

Et flots sur flots roulant en mille et mille tours

Décharger par les prés son humide carrière.


Mais tu ne verras rien de cette onde première

Qui naguère coulait; l'eau change tous les jours,

Tous les jours elle passe et la nommons toujours

Même fleuve et même eau, d'une même manière.


Ainsi l'homme varie et ne sera demain

Telle comme aujourd'hui du pauvre corps humain

La force que le temps abbrévie, et consomme.


Le nom sans varier nous suit jusqu'au trépas,

Et combien qu'aujourd'hui celui ne sois-je pas

Qui vivais hier passé, toujours même on me nomme.



A beaucoup de danger est sujette la fleur,

A beaucoup de danger est sujette la fleur,

Ou l'on la foule aux pieds ou les vents la ternissent,

Les rayons du soleil la brûlent et rôtissent,

La bête la dévore, et s'effeuille en verdeur :


Nos jours entremêlés de regret et de pleur

A la fleur comparés comme la fleur fleurissent,

Tombent comme la fleur, comme la fleur périssent,

Autant comme du froid tourmentés de l'ardeur.


Non de fer ni de plomb, mais d'odorantes pommes

Le vaisseau va chargé, ainsi les jours des hommes

Sont légers, non pesants, variables et vains,


Qui, laissant après eux d'un peu de renommée

L'odeur en moins de rien comme fruit consommée,

Passent légèrement hors du coeur des humains.



Compte les ans, les mois, les heures et les jours


Compte les ans, les mois, les heures et les jours

Et les points de ta vie, et me dis malhabile,

Où ils s’en sont allés : comme l’ombre fragile

Ils se sont écoulés sans espoir de retour.


Nous mourons et nos jours roulent d’un vite cours

L’un l’autre se poussants comme l’onde labile

Qui ne retourne point, mais sa course mobile

D’une même roideur précipite toujours.


Toujours le temps s’enfuit et n’est point réparable

Quand il est dépensé en œuvre dommageable,

L’usant et consumant en travail superflus,


Nos jours ne sont sinon qu’une petite espace

Qui vole comme vent, un messager qui passe

Pour sa commission et ne retourne plus.